Fethiye Çetin : chercher la vérité et la justice

Fethiye Çetin : chercher la vérité et la justice

Éminente avocate des droits de l’homme et écrivaine, Mme Fethiye Çetin a consacré sa carrière au domaine des droits de l’homme, en portant une attention particulière aux droits des minorités. Elle a représenté Hrant Dink, fondateur et rédacteur en chef du journal turco-arménien Agos, qui, il y a huit ans aujourd’hui, a été abattu en plein jour devant les bureaux de son journal à Istanbul. Après l’assassinat, Mme Çetin a continué a représenter et défendre la famille, le journal et la fondation du défunt en sa qualité d’avocate, mais aussi en tant qu’amie, pour rendre justice à Hrant et à sa famille.

 

Hrant était un grand journaliste, un franc-parleur sur des sujets concernant les arméniens en Turquie. Il a souvent contesté l’intolérance et a lutté contre le racisme et le droit à la liberté d’expression. Le tueur était un ultranationaliste turc de 17 ans qui a fui la scène du crime en criant fièrement : « J’ai tué l’infidèle! ».

 

Est-ce que ce crime vous semble familier? Combien d’autres journalistes connaisssez-vous ont sacrifié leur vie pour la liberté d’expression? L’exemple le plus récent est celui de la fusillade à Charlie Hebdo. Les arméniens ont pour leur part vécu cette douleur il y a huit ans et, à ce jour, le dossier de meurtre de Hrant n’a toujours pas été résolu.

 

Le gouvernement turc a insisté pour dire que ceci est un acte isolé d’un adolescent ultranationaliste. C’est seulement le jeune tueur qui a été condamné à vingt-deux ans de prison et une autre personne a reçu une peine à perpétuité pour incitation au crime. Plusieurs autres hommes été également accusés de complot, y compris de graves accusations sur l’implication de policiers de haut rang, mais tous ont été acquittés, la Cour rejetant toute possibilité d’une plus large conspiration.

 

En 2012, des dizaines de milliers de personnes ont défilé pour commémorer la mort de Hrant et protester envers le verdict prononcé contre ses assassins. Des arméniens et des turcs courageux ont marché côte à côte en criant: « Nous sommes tous Hrant. Nous sommes tous arméniens ».

 

Cela aussi peut vous sembler familier. La semaine dernière, plusieurs marches ont été organisées après la fusillade de Charlie Hebdo et la foule a crié : « Nous sommes tous Charlie ».

 

Le dossier de Hrant a été porté en appel et maintenant son dossier de meurtre est en cours de révision. Un nouveau procureur a été nommé pour enquêter sur l’assassinat. Et, il y a deux jours, un mandat d’arrestation a été émis contre le chef de la police qui était en charge de l’enquête du meurtre de Hrant.

 

J’ai eu l’honneur de rencontrer madame Çetin lors d’un événement de commemoration en la mémoire de Hrant. En tant qu’avocate responsable d’une cause aussi importante à défendre, je m’attendais à rencontrer une personne a voix haute, aggressive ou peut-être même intimidante. À ma grande surprise, j’ai rencontré une femme très gentille, attentionnée et compatissante avec une voix remarquablement douce, qui parle de ses batailles juridiques calmement tout en restant ferme et déterminée pour défendre la cause de Hrant.

 

Je vous cite ici des extraits du discours de Mme Çetin qui a généreusement accepté que je les partage avec vous pour la commémoration de Hrant.

 

« Ils ont assassiné Hrant Dink, parce qu’il se tenait là où l’état avait tracé les lignes rouges, les tabous craints.

 

Parce que Hrant Dink, malgré toute la pression, s’est soulevé contre le régime en essayant de promouvoir des lois et règlements démocratiques. Ce ne fut jamais une situation acceptable d’avoir un arménien partager des messages de « démocratie, justice, vérité ».

 

(…)

 

Oui, notre histoire est rempli d’événements honteux, de crimes dont justice n’a pas été rendue, et de meurtres non résolus. Nous avons hérité cette honte de notre passé mais nous sommes responsables de ne pas la transmettre aux générations futures.

 

Je m’engage, avec vous comme témoin, que je vais essayer de réprimander toute la honte et de présenter un futur blanchi à la prochaine génération.

 

Ma promesse est une promesse à Hrant que je vais continuer à chercher la vérité et la justice, de mon mieux et jusqu’à la fin de ma vie. »

 

Lorsqu’on lui a demandé quelles sont ses attentes concernant le dossier de meurtre de Hrant, la réponse de Mme Çetin était de « ne jamais perdre espoir ».

 

Pour ceux qui ne connaissent pas l’écriture de Hrant, voici des extraits du dernier article qu’il avait écrit, publié le 19 Janvier 2007, le jour où il a été assassiné.

 

« Le journal et la mémoire de mon ordinateur sont saturés de messages pleines de colère et chargés de menaces, provenant des citoyens appartenant à ce groupe… A quel point ces menaces sont-elles avérées ou fausses ? Il m’est impossible d’en juger. En ce qui me concerne, la plus grande menace, et ce qui est le plus difficile à vivre, est la torture psychologique que je m’inflige à moi-même.

 

(…)

 

Je me sens tout à fait comme un pigeon… Tout comme lui, j’ai des yeux à gauche, à droite, devant, derrière. Ma tête est aussi mobile que la sienne.

 

(…)

 

Ce que je subi… et que nous subissons dans ma famille, ce n’est pas facile… J’ai sérieusement songé à m’éloigner en quittant le pays … De toute manière, quitter des « enfers bouillonnants » pour des «paradis aménagés » n’est vraiment pas pour moi. Je fais partie des gens qui se sont engagés à transformer l’enfer dans lequel nous vivions en paradis. Rester et vivre en Turquie n’est pas seulement notre vrai souhait, mais aussi une conséquence naturelle du respect que nous portons à des milliers de personnes, amis ou inconnus, qui luttent pour la démocratie en Turquie et qui nous ont soutenu.

 

(…)

 

L’année 2007 sera probablement une année bien plus difficile encore pour moi. Des procès seront en cours, de nouveaux procès s’y ajouteront. Qui sait combien de nouvelles injustices vais-je devoir endurer ?

 

(…)

 

Certes, il est vrai que mon état d’esprit est bouleversé, comme un pigeon inquiet, mais je sais que les habitants de ce pays ne touchent guère aux pigeons.

 

Les pigeons poursuivent leur existence même dans les fins fonds de la ville, parmi les foules humaines. Un peu craintifs certes, mais tout aussi librement. »

 

Le texte integral de cet article, traduit en français, est disponible sur le site suivant :

http://eo.tchobanian.org/communique000100ab.html

 

L’affaire Hrant Dink est désormais également rappelée au Musée canadien des droits de la personne à Winnipeg, Manitoba.

 

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